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Paie du spectacle : se former pour compenser « l’absence de mode d’emploi clair »

Fondateur de la société Pop Paye, prestataire spécialisé dans la paie des secteurs de la culture et de l’événementiel en 2005, Jérôme Guyon fait partie des piliers historiques de l’équipe pédagogique d’ARTES, où il intervient depuis 20 ans. Des essentiels de la paie du régime général aux situations « parfois tordues » générées par l’intermittence, ses quatre modules de formation balaient des problématiques primordiales pour tout employeur culturel. Jérôme est revenu avec nous sur le contenu de ses formations, qu’il co-anime désormais avec son collaborateur Adrien Jaunet.

Par Elliott Bureau
le 16 décembre 2025
(lu 50 fois)

Qu’est-ce qui t’a amené à animer des formations chez ARTES ? 

« J’ai créé Pop Paye en 2005, la même année qu'ARTES. J’avais le souhait de m'installer à Nantes tout en continuant à travailler en lien avec la paie du spectacle, qui était déjà mon métier. J’avais commencé à animer des formations, je souhaitais développer cette activité en parallèle de mon activité principale. Je connaissais Cyrille (Bureau, directeur d’ARTES) car nous étions tous les deux passés par la même formation à Issoudun à deux années d’écart. On s’est ensuite recroisé et, dès 2005, il m'a proposé de concevoir et d'animer plusieurs formations. Celles-ci ont beaucoup évolué depuis 20 ans. Elles ont parfois été scindées, puis regroupées en fonction de leur succès commercial. Mais elles ont surtout évolué sur le plan pédagogique ».

Justement, pourrais-tu nous résumer les 4 modules que vous animez avec Adrien Jaunet, en version 2026 ? 

« Le premier module, que j’anime toujours, s'appelle « Employeur culturel ». On y traite du contrat de travail des permanents et des intermittents, donc de tous les salariés que les structures culturelles peuvent être amenées à recruter. On pourrait le résumer comme un mode d'emploi synthétique du contrat de travail. À l'issue de la formation, les participants sont en mesure de savoir quel type de contrat est adapté à telle situation, à tel besoin. Ils sont aussi alertés sur les limites et les risques de certaines pratiques qui peuvent être les leurs. Souvent, des participants sortent en disant « j'ai bien repéré les erreurs que l'on fait ; il y a des tas de choses que je ne savais pas... »

Ce premier module peut être considéré comme un point de départ, même s’il n’est pas impératif de s’inscrire à tous. Nous proposons ensuite deux parcours différents : sur la paie des intermittents et/ou du régime général. Pour les intermittents, il y a un niveau 1, avec ce qu'on appelle les cas simples… Mais pour être franc, il est difficile de ne traiter uniquement que du « simple » ! En raison de la réalité du milieu et des structures, on est rapidement confronté à des cas plus variés et complexes... Cette formation est animée par Adrien depuis cet hiver. Ensuite, il y a un deuxième module sur les cas complexes qui est une sorte d'inventaire des situations difficiles, rares, parfois tordues ou un peu cachées qu'il peut y avoir dans le droit du travail et la paie des artistes et techniciens. C’est une formation dans laquelle on va retrouver beaucoup de pratique et d'applications.

Enfin, l’an dernier, nous avons retravaillé le programme de la formation sur la paie du régime général de fond en comble. Elle est désormais composée de deux sessions de deux jours. On y aborde de manière très contextualisée les deux conventions collectives du spectacle vivant, le public et le privé. On a vraiment voulu monter un programme sur mesure à destination des administrateurs de ces structures qui ont généralement un petit effectif permanent, entre 5 et 10 personnes. Le public majoritaire d’ARTES, au final. »

 

« En France, une grande proportion des bulletins de paie comporte au moins une erreur importante »

Vous proposez aussi un accompagnement individuel, une sorte de SAV des formations… 

« Oui ! J'aime bien cette idée du SAV des formations. On laisse cette possibilité d'avoir un temps de réponse hotline, plafonné à une demi-heure par participant dans les 15 jours qui suivent la formation. L’idée est qu’ils puissent, une fois revenus dans le concret, faire valider la bonne application de leurs acquis par le formateur. On le propose sur un temps relativement court, à chaud. Si ce doit être plus long, c’est qu’il y a besoin d'un complément de formation ou que l’on doit basculer sur de la prestation… Mais là c'est autre chose. 

Avant d’en arriver au SAV, on essaie évidemment de répondre concrètement aux attentes des participants au cours de la formation. S’ils en ont l’envie et le besoin, ils peuvent préparer des questions sur des cas pratiques, soit pour valider leur méthode, soit pour trouver une solution à leur problème. Ces cas sont d'abord collectés par le formateur et, s’il y a une trop forte demande, sélectionnés de manière à exposer collectivement ceux qui représentent le plus d’intérêt pédagogique. »

Est-il fréquent d’être confronté à « des erreurs de paie » dans le secteur culturel ? 

« Oui, mais comme dans tous les secteurs. Je n’ai plus le chiffre exact en tête, mais en France, une grande proportion des bulletins de paie comporte au moins une erreur importante. Et je ne parle pas de petites erreurs sans conséquences… Évidemment, la paie du spectacle n'échappe pas à cette statistique. D’autant que ceux qui s’en occupent ont souvent d’autres missions, n’ont pas toujours été formés, et le font dans l'urgence avec l’objectif de satisfaire le salarié et éventuellement l'employeur sur une question prioritaire court terme. En général, pour les raisons qu'on imagine concernant le régime de l'intermittence, la priorité se situe au niveau de l'assurance-chômage, mais ça n'est qu'une vision parcellaire des choses. À mesure que les gens gagnent en âge et en maturité professionnelle, on voit que les points d'attention se déplacent vers d'autres droits sociaux, et que c'est là que toute la complexité apparaît. » 

D’autant que la paie semble être, justement, un domaine particulièrement complexe…

« Il s’agit d’un domaine vivant où l’on constate énormément de changements législatifs. Il y a aussi une part d'interprétation et des zones grises qui, parfois, sont savamment orchestrées par les rédacteurs des textes. Tout cela laisse la place à des lectures différentes. Il est donc très important de pouvoir confronter les méthodes, les compréhensions, les points de vue, les outils… D’où l'intérêt de faire appel à des intervenants qui sont en premier lieu des professionnels de terrain. Ce qui est intéressant, c'est que la formation nourrit notre pratique, et notre pratique nourrit la formation. Il y a un cercle vertueux très pertinent qui s'est toujours confirmé en 20 ans. »

 

« Des questions de survie... »

Dans quelle mesure estimes-tu que le secteur culturel a besoin de s’outiller sur la paie ?

« J’estime qu’il y a un vrai besoin de formation car beaucoup de gens ont évolué sur le terrain, au gré des opportunités professionnelles ou tout simplement en grandissant avec les structures. Il n’est pas rare de voir des profils passer de l'artistique à l'administratif, par exemple. Là, typiquement, on risque de trouver des trous dans la raquette. Il est donc important de remettre les choses en perspective, de « débunker » les idées reçues. Car dans la culture, comme dans beaucoup d'autres secteurs, il existe des légendes… Des informations devenues obsolètes mais qui ont la peau dure. »

Quelles sont, de ton expérience, les problématiques récurrentes des participants ces dernières années ? 

« Ce sont globalement des problématiques qui dépassent la paie… Des questions de survie. Ces derniers temps, les participants viennent en formation après avoir basculé vers des missions administratives à mesure que les équipes se réduisent. Évidemment, nous avons aussi des gens qui viennent pour vérifier leurs pratiques. D’autres s’inscrivent pour s’assurer qu’ils n’ont pas loupé une info qui pourrait être cruciale, ou trouver une bonne nouvelle un peu cachée qui pourrait représenter une opportunité d’économie... C'est un constat que je partage avec mon collaborateur Adrien : les questions de budget cristallisent une majorité de problématiques…

Complément de réponse d’Adrien Jaunet : « Le manque de budget, c’est effectivement la première problématique. Mais je constate aussi un certain manque d'informations. Il y a une différence entre la réalité du terrain et la réalité législative. Peut-être que le manque de budget rend plus difficile l’accès à l’information, ou la possibilité de se tenir au courant des évolutions... Si on manque de personnel et que l’on a trop de travail, il est plus difficile de se renseigner sur les bonnes pratiques. »

 

« Il n'y a pas besoin d'être une très grosse structure pour être confronté à des cas tordus »

Ces formations peuvent donc être destinées à un public n’ayant aucune notion de paie ? 

« Oui, cela fait partie des particularités de ces modules et peut-être même d’ARTES. Nous avons un public avec un niveau de connaissance très hétérogène d'un participant à l'autre, avec des connaissances glanées sur le terrain, souvent empiriques. Le secteur culturel abrite de nombreux autodidactes. Mais il nous est aussi arrivé d’avoir des gestionnaires de paie de cabinets comptables sur ces formations ! Pour nous, c’est un véritable exercice de style et d'équilibriste. Il faut réussir à apporter des réponses à l'un et à l'autre, avec des attentes forcément très différentes. Mais on y arrive ! »

Quand tu parlais de la paie des intermittents, tu évoquais des situations « parfois tordues » … L’objectif de ces formations est d’être capable de s’adapter au maximum de situations ? 

« Oui, car il faut bien comprendre qu'il n'y a pas besoin d'être une très grosse structure pour être confronté à des cas tordus. Cela peut concerner les frais professionnels, le statut fiscalement étranger d'une personne, ou un cumul de rémunération… La paie des intermittents est très spécifique, et ces situations peuvent aussi bien se produire dans une scène nationale que dans une petite compagnie non subventionnée. Tout le monde est concerné de la même manière. Si on ne prend que le spectacle vivant privé, on a un texte qui est composé de six annexes. Finalement, on pourrait presque dire qu’il y a six conventions collectives réunies en une et donc autant de règles du jeu. Cela fait une grande diversité de règlements applicables qui sont peu documentés de manière synthétique, avec une vue d’ensemble. On se rend très vite compte qu'il n'existe pas de mode d'emploi clair, simple et pratique. Chacun voit midi à sa porte, et il est difficile d’avoir une vision globale. »

D’où l’intérêt de se former…  

« Je vais avoir du mal à dire le contraire (rires…).

Je le mesure en tout cas aux réactions des gens avec qui j'échange, soit en intervention soit sur le terrain. Pour moi, il y a un besoin grandissant de formation qui va de pair avec la professionnalisation du secteur culturel qui est en marche depuis 40 ans, notamment d’un point de vue réglementaire. Les structures s'y conforment. Elles continuent de s’adapter malgré des moyens qui, comme on l'a dit tout à l'heure, sont de plus en plus réduits… Personnellement, je pense que le besoin de formation n'a jamais été aussi important qu’aujourd’hui, notamment parce que nous avons à faire à des gens qui sont multi-casquettes dans un environnement de plus en plus règlementé. »